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18/07/15
Litanies from the woods
WITCHWOOD
 
Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas constater un très fort regain d'intérêt pour le Rock énervé (Proto Hard, Rock psychédélique, Rock progressif) et le Hard Rock tels qu'ils se développèrent entre 1965 et 1975. C'est un véritable festival de sonorités et de looks vintage, chaque maison de disques se précipitant pour posséder au moins une formation rétro. Dans le lot, on trouve pas mal de groupes compétents, récitant avec application, voire passion, l'évangile électrique de ces années fondatrices. Pourtant, on me permettra de penser que WITCHWOOD, quintet (ou sextet si l'on en croit la page Facebook) italien jusqu'alors inconnu de nos services, vient de mettre à tout le monde une claque de titan. Sans promotion tonitruante, sans l'appui d'un gros label (chapeau au flair de la petite maison de disques transalpine Jolly Roger), nos lascars déposent en douceur un album absolument stellaire, une synthèse fantasmatique de l'ère psychédélique, du Blues Rock, du Folk Rock, des premiers pas du Hard Rock et du Rock progressif.

Avant d'en venir au plus important – la musique -, saluons la photographie qui illustre cet album. Certes, il n'y a rien là d'original puisque cette jeune femme posant dans un bois touffu vêtue d'une cape pourpre rappelle inévitablement la pochette du premier album de BLACK SABBATH, créée en son temps par le photographe et graphiste Marcus KEEF (qui œuvra avec un égal talent en outre pour COLOSSEUM, Manfred MANN, WARHORSE, BEGGARS OPERA, Rod STEWART...). Hommage ou pas, ce visuel installe d'entrée de jeu l'auditeur dans un décorum mystérieux et beau à la fois.

Tentons maintenant de planter le décor en évoquant des compositions aux structures accueillant des breaks, des séquences qui entrent en contraste harmonieux les unes par rapport aux autres, créant de la sorte un labyrinthe, toutefois solidement balisé. L'articulation de l'ensemble repose sur une section rythmique exemplaire de souplesse, sachant moduler ses efforts. On soulignera notamment le jeu de basse bien présent dans le mixage, à la manière des grands bassistes de la période évoquée ci-dessus. Qu'elles soient acoustiques ou électriques, les guitares de Riccardo DAL PANE et d'Alessandro CELLI jonglent avec aisance et feeling entre les caresses mélodiques et les coups de griffes, ces deux facettes se trouvant réunies dans les solos bluesy, modèles du genre privilégiant la mélodie à la démonstration technique. Très présents, des claviers vintage (piano, orgue Hammond et Moog, avec utilisation d'un cabinet Leslie) répondent aux guitares et tissent des arrangements de toute beauté. Cerise sur le gâteau, une flûte traversière intervient régulièrement, évoquant inévitablement les grandes et riches heures du meilleur JETHRO TULL, voire BLACK WIDOW. On entend même un harmonica brûlant sur l'irrésistible Song Of Freedom (digne du meilleur CACTUS).
Enfin, le chant au timbre légèrement nasal de Riccardo DAL PANE varie ses expressions, allant de lignes mordantes et sardoniques à la douceur, passant de tonalités un peu inquiétantes à des ouvertures franchement dynamisantes et positives.

A plusieurs reprises, WITCHWOOD livre des morceaux impérieux, à l'énergie communicative : le riff cinglant et la section rythmique très groovy sur Rainbow Highway, le très Rock et Blues Song Of Freedom déjà évoqué, Liar (sorte de fusion géniale entre BLACK SABBATH, URIAH HEEP et ATOMIC ROOSTER), le trépidant A Place For The Sun (rencontre jubilatoire entre URIAH HEEP à nouveau, JETHRO TULL et DEEP PURPLE). Le riff laconique et répétitif de l'introduction Prelude semble sortir du manche du regretté Alvin LEE (TEN YEARS AFTER).
Pour autant, le génie de WITCHWOOD prend une toute autre ampleur sur des compositions plus longues, plus contrastées, bâties sur un agencement subtil entre menace obscure et lumières chatoyantes.
La beauté magnifique mais oppressante du sinueux The Golden King évoque les DOORS dans leurs moments les plus psychédéliques, le CREAM le plus subtil (celui de We're Going Wrong et de World Of Pain) : un pur chef d’œuvre atmosphérique, sans exagération aucune. Plus marqué par le Folk progressif, Shade Of Grey est une longue pièce acoustique, avec un chant doux, dont l'ambiance éthérée et pastorale se trouve troublée par des riffs sombres et laconiques tout droit tirés du répertoire de Tony IOMMI.
Avec une propension progressive évidente, le quart d'heure que dure le pavé instrumental Farewell To The Ocean Boulevard s'ouvre sur un mode 100% lumineux et positif, à la limite du Rock californien, avant d'évoluer, d'accélérer, de s'intensifier dans des duels électrisants, pour un rendu final assez épique.
En clôture d'album, les dix minutes en trois chapitres de Handful Of Stars synthétisent à merveille la lourdeur inquiétante, l'emphase du chant (avec des chœurs performants), puis la stratégie de la tension entre guitare et orgue (comme aux débuts du BLUE ÖYSTER CULT), avec un gros solo de flûte traversière et une section rythmique au taquet. Avec un final lent, lourd et planant, hanté par un Moog fantomatique.
Il arrive que WITCHWOOD s'adonne sans partage aux volutes du Folk Rock, comme sur le délicat The World Behind Your Eyes, qui ne s'épaissit que ponctuellement.

Pour ma part, je tiens mon premier chef d’œuvre de l'année 2015 et je prends les paris que cet album fera l'objet d'un culte auprès d'un public de fins connaisseurs.

Vidéo ici : A Place For The Sun : cliquez ici
Alain
Date de publication : samedi 18 juillet 2015